Le temple dit de Dagan à Ras Shamra (premier plan) avec le Djebel Akra en arrière-plan
(© Mission de Ras Shamra)

Mission archéologique syro-française de Ras Shamra – Ougarit

Un des chantiers historiques de l’archéologie levantine

Le tell de Ras Shamra (en arabe la « colline au fenouil ») est localisé sur la côte syrienne, à une dizaine de kilomètres au nord de la ville de Lattaquié, à 800 mètres à l’intérieur des terres. D’une superficie d’environ 28 hectares et culminant à 30 mètres au-dessus du niveau de la mer, le site est entouré de deux cours d’eau, le Nahr ed-Delbé au sud et le Nahr Chbayyeb au nord, se rejoignant vers l’ouest pour former le Nahr el-Faydh qui se jette dans la baie de Minet el-Beida.

Ras Shamra : latitude 35° 36’06’’ N et longitude 35° 47’ 09 ‘’ E

Si, passé le cap de Ras Ibn Hani, les falaises crayeuses et blanches de Minet el-Beida (en arabe, le « port blanc ») attirèrent de tout temps le regard des navigateurs, l’absence de vestiges antiques affleurant « retarda » la découverte du site de Ras Shamra. La Mission de Phénicie (1860-1861), conduite par l’orientaliste Ernest Renan (1823-1892), l’un des pionniers de l’archéologie levantine, explora minutieusement la région de Tartous (Tortose) et d’Arwad (Aradus) mais ne porta pas son intérêt au-delà de Lattaquié, considérée comme « la limite extrême de la Phénicie ». De même, dans son ouvrage fondateur sur la Topographie historique de la Syrie antique et médiévale (1927), René Dussaud n’indique, au voisinage d’Ibn Hani, que Minet el-Beida et le village moderne de Mqaté (carte n° IX  couvrant la région de Lattaquié au golfe d’Alexandrette). C’est ce dernier, alors conservateur des Antiquités orientales au Louvre, qui confie en 1929 à Claude F.A. Schaeffer (1898-1982), archéologue strasbourgeois, les fouilles de Ras Shamra et de Minet el-Beida, suite à la découverte fortuite d’une tombe construite de l’âge du Bronze récent à Minet el-Beida.

La Mission archéologique de Ras Shamra est ainsi l’une des plus anciennes fouilles françaises extra-métropolitaines. Très vite, les recherches sur ces deux sites, menées par C. Schaeffer, avec la collaboration de son ami Georges Chenet, mirent au jour les vestiges de deux agglomérations de l’âge du Bronze récent : Ougarit, sur le tell de Ras Shamra, capitale d’un royaume levantin du même nom au IIe millénaire av. J.-C. et, à Minet el-Beida, Mahadu, nom signifiant « le lieu d’échange », « le quai » et, par extension, « le port ». Ras Shamra est un site majeur de l’archéologie syrienne, accroché à l’une des anses portuaires parmi les plus favorables de la côte levantine.

C. Schaeffer dirige l’équipe jusqu’en 1969, avec une interruption du fait de la Seconde Guerre Mondiale. Les recherches sont ensuite conduites par Henri de Contenson (1970-1973), Adnan Bounni et Jacques Lagarce (1974), Jean-Claude Margueron (1975-1976), Marguerite Yon (1978-1998). En 1999, la mission devient conjointe et porte le nom de Mission archéologique syro-française de Ras Shamra – Ougarit.  Jusqu’en 2008, elle est dirigée, côté syrien, par Bassam Jamous, puis par Jamal Haydar et, côté français, par Yves Calvet, et enfin, de 2009 à aujourd’hui, par J. Haydar, puis Khozama al-Bahloul (DGAMS, à partir de 2014) pour la partie syrienne, et par Valérie Matoïan (CNRS) pour la partie française.

Les travaux à Ras Shamra ont montré que la première installation remonte au Néolithique pré-céramique (au milieu du VIIIe millénaire av. J.-C.). L’occupation s’est poursuivie jusqu’à la fin du Bronze récent, les installations villageoises des périodes néolithiques et chalcolithiques laissant la place, à partir du milieu du IIIe millénaire av. J.-C., à une installation de type urbain. La cité est détruite vers 1180 av. J.-C., au moment où le Proche-Orient et la Méditerranée orientale connaissent d’importants bouleversements d’ordre politique, social et économique marquant la fin de l’âge du Bronze.
Après, le site de Ras Shamra ne connut plus, à partir du milieu du Ier millénaire, que des réoccupations plus modestes, à l’âge du Fer, aux époques hellénistique et romaine, et l’installation d’un cimetière à la période ottomane.

La ville de la dernière période d’occupation du site, à la fin du Bronze récent (fin du XIIIe siècle – début du XIIe siècle av. J.-C.), lorsqu’Ougarit est un royaume levantin aux marges de l’empire hittite, a été le sujet d’étude privilégié de la mission au cours des dernières décennies. Nous disposons aujourd’hui d’une bonne image de cette capitale méditerranéenne à la fin du IIe millénaire avant notre ère, avec des quartiers d’habitations organisées en îlots, un secteur sur l’Acropole où sont implantés les deux grands temples de la ville et une vaste zone palatiale, bien individualisée au nord-ouest, desservie par l’une des portes de la cité (la seule connue à ce jour). Avec environ un-sixième de l’agglomération dégagé depuis près de quatre-vingt dix années d’exploration, Ougarit est l’une des cités du Proche-Orient dont l’urbanisme est le mieux connu pour le Bronze récent et un site de référence pour l’étude de la civilisation urbaine et palatiale de l’âge du Bronze.

1929 – Ouverture de la tombe III de Minet el-Beida. C. Schaeffer (à droite) et Georges Chenet (à gauche), dans le dromos (Mission de Ras Shamra, fonds C. Schaeffer, Service des archives du Collège de France).
Les fouilles dans le secteur nord-ouest du tell de Ras Shamra. Vue aérienne de l’Armée du Levant (Mission de Ras Shamra, fonds C. Schaeffer, Service des archives du Collège de France).

Les villes méditerranéennes sont des villes frontières où se mêlent les cultures et les hommes. Au moins dès le Bronze moyen, Ougarit avait acquis ce statut de lieu de rencontres, de zone d’échanges entre deux mondes, l’Orient et la Méditerranée. Des archives mises au jour sur le site de l’antique Mari, vaste cité implantée sur les bords de l’Euphrate syrien, décrivent les quais d’Ougarit comme l’endroit où, au XVIIIe siècle avant notre ère, Mariotes et marchands de Crète établissent un contact. Au Bronze récent, avec l’intensification des échanges, le port d’Ougarit est parmi les plus actifs du bassin oriental de la Méditerranée. Ougarit est alors un royaume syrien, prospère et marchand, un centre majeur d’échanges au temps de la civilisation mycénienne, de l’empire hittite et du Nouvel Empire égyptien.
La capitale et ses satellites jouent le rôle de creuset culturel. La riche documentation écrite du Bronze récent final, mise au jour tout au long de l’exploration du site, confirme le caractère composite de la société ougaritique. La diversité des langues et des écritures qui y sont attestées en témoigne pour partie. En plus de la langue vernaculaire – l’ougaritique – écrite au moyen d’un système cunéiforme alphabétique créé localement (alphabet cunéiforme dextroverse de 30 lettres), d’autres langues ou dialectes et d’autres systèmes d’écriture sont connus. Les textes renseignent sur la présence de Hittites, de Chypriotes, de Levantins en provenance d’Arwad, de Byblos, de Beyrouth, de Sidon, de Tyr, d’Acre…, ainsi que d’Égyptiens, et l’onomastique permet de reconnaître à côté des Ougaritains, des personnages ayant un nom d’origine mésopotamienne, anatolienne, égyptienne ou hourrite.

Cette riche documentation écrite nous livre aussi de précieux renseignements sur la diplomatie, l’économie, la vie quotidienne, la justice, la religion… de ce royaume levantin et des joyaux de la littérature antique, légendes et poèmes mythologiques parmi lesquels les écrits du célèbre scribe Ilimilku.

Valérie Matoïan

Plan du tell de Ras Shamra avec localisation des zones fouillées depuis 1929 (© Mission de Ras Shamra).
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